USA : 250 ans de liberté et toujours l’audace d’entreprendre

Le 4 juillet 2026, les États-Unis célébreront deux cent cinquante ans d’existence. Partis de rien (treize colonies côtières et trois millions d’habitants), ils sont devenus la première puissance économique mondiale avec un PIB de près de 30.000 milliards de dollars. Mais derrière les feux d’artifice, une question mérite qu’on s’y attarde sérieusement : comment ?

La réponse ne tient ni du destin manifeste, ni de la géographie. Elle tient d’un modèle cohérent, parfois brutal, souvent imité, jamais totalement égalé.

La liberté d’entreprendre comme ADN constitutionnel

En 1776, les Pères Fondateurs ne rédigent pas seulement une déclaration d’indépendance. Ils posent les bases d’un contrat social centré sur un droit resté au cœur du système depuis deux siècles et demi : la pursuit of happiness, qui est en réalité une licence économique déguisée en philosophie.

Là où l’Europe post-napoléonienne maintiendra longtemps corporations, ordres professionnels et monopoles d’État, les États-Unis construisent une culture juridique protégeant activement le droit à entreprendre. Contract law fédéral robuste, propriété intellectuelle codifiée dès 1790, sécurité des engagements contractuels, absence de castes professionnelles rigides. Créer une « LLC » aux États-Unis prend moins de 48 heures, là où la mise en place d’une « S.A. » en France ou en Allemagne, prend en moyenne trois semaines. Ce n’est pas qu’une formalité administrative : c’est un signal culturel fort : « ici, vous pouvez commencer aujourd’hui ».

Cette liberté ne se limite pas à la facilité de création. Elle se reflète dans l’ensemble de l’écosystème réglementaire avec une tolérance structurellement plus élevée envers l’innovation disruptive, un droit de la concurrence pensé pour favoriser l’entrée de nouveaux acteurs plutôt que pour protéger ceux en place, et une culture politique qui, malgré ses oscillations entre Républicains et Démocrates, reste fondamentalement méfiante envers la concentration du pouvoir étatique sur l’économie.

La machine à capitaliser le futur

La deuxième clef est moins philosophique et plus brutalement financière : les marchés de capitaux américains sont les plus influents, les plus liquides et les plus sophistiqués du monde. NYSE et NASDAQ représentent ensemble plus de 45.000 milliards de dollars, soit environ 60% de la capitalisation mondiale. Pour une économie qui représente 25% du PIB mondial, un tel déséquilibre est révélateur, elle attire les capitaux et les devises du monde entier, les investisseurs accordant une prime de confiance considérable aux actifs libellés en dollars.

Mais c’est l’écosystème du « capital-risque » qui distingue véritablement les États-Unis de toutes les autres zones de notre planète. En 2023, ils ont concentré près de la moitié des flux mondiaux de venture capital. Ce modèle repose sur une logique de financement par le potentiel plutôt que par le bilan : un entrepreneur européen voit ses garanties réelles et ses actifs tangibles examinés ; un entrepreneur américain peut lever dix millions de dollars sur une idée bien présentée en douze slides. La différence de philosophie de financement n’est pas anodine, elle change la nature même des entreprises qui naissent.

Le dollar, valeur de réserve mondiale représentant encore près de 60% des réserves de change internationales, confère par ailleurs ce que Valéry Giscard d’Estaing appelait, avec une pointe d’amertume, un « privilège exorbitant » : la capacité à émettre de la dette en sa propre devise, à des taux structurellement comprimés par une demande mondiale captive. Pour un pays qui a fait du déficit un art de vivre, c’est un atout considérable. Le monde entier finance ce modèle américain qui n’en finit plus de créer des déficits (cf. lettre du mois précédent) : “The dollar is our currency, but it’s your problem” dixit John Connally, Secrétaire au Trésor américain sous Richard Nixon.

Cet écosystème du capital-risque permet de lever plus rapidement certes, mais surtout de manière beaucoup plus importante les capitaux nécessaires à attirer et mieux rémunérer les talents indispensables à la compétition que se livrent les entreprises et les états.

L’aimant à talents : quand le monde exporte ses cerveaux

Les États-Unis n’ont pas seulement su créer du capital. Ils ont su importer ce que nulle banque centrale ne peut fabriquer : le talent humain.

L’histoire de l’innovation américaine est pour une large part une histoire d’immigration. Elon Musk (Tesla), natif d’Afrique du Sud. Sergey Brin (Alphabet), de Russie. Jensen Huang (Nvidia), de Taïwan, Andrew Grove, fondateur d’Intel, réfugié hongrois qui fuyait le communisme en 1956. Plus de 40% des entreprises du Fortune 500 ont été fondées par des immigrants ou leurs enfants directs. Ce phénomène ne relève pas du hasard : il tient d’une ingénierie sociale délibérée.

Le système universitaire américain, qui comprend huit des dix meilleures universités mondiales selon le classement de Shanghai, fonctionne comme un filtre et un aimant planétaire. On y vient étudier, on y rencontre les meilleurs, on y lève ses premiers fonds plus facilement, et l’on reste. Le visa H-1B, malgré ses limites et ses controverses politiques actuelles, a constitué pendant des décennies le pipeline d’importation du talent mondial en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques. La Silicon Valley est, in fine, la démonstration la plus éclatante de ce modèle : un territoire de quelques centaines de kilomètres carrés qui concentre plus de génies que n’importe quelle autre région du monde.

La rédemption par l’échec

C’est peut-être là la différence la plus fondamentale et la moins commentée entre le modèle américain et ses concurrents.

Aux États-Unis, l’échec n’est pas une honte sociale, c’est une expérience enrichissante.

Le Chapter 11 du droit américain des faillites a été conçu non pas pour punir l’entrepreneur défaillant, mais pour lui permettre de se restructurer et de repartir. L’entreprise peut continuer à opérer pendant sa procédure de réorganisation. Les créanciers négocient. Le management peut rester en place. General Motors, American Airlines, Sears, … de nombreux géants américains ont traversé le Chapter 11 et continué à exister. Ce procédé juridique reflète une philosophie culturelle plus profonde : le risk-taker est valorisé, y compris quand il échoue. Écarté d’Apple en 1985, Steve Jobs revient à la tête de l’entreprise en 1997, et lance l’iMac, l’iPod, l’iTunes Store, puis l’iPhone. Henry Ford a connu deux faillites avant de fonder la Ford Motor Company. Walt Disney, alors âgé de 22 ans, a vu sa première société animée faire faillite. Ces trajectoires ne sont pas des exceptions : elles sont le standard attendu dans une culture qui normalise la prise de risque. Un investisseur en capital-risque américain préfère souvent un entrepreneur qui a connu un échec à un entrepreneur qui n’a jamais rien risqué. Fail fast, learn faster n’est pas un slogan de conférence, c’est un principe de vie.

En Europe continentale, l’entrepreneur qui échoue porte souvent ce stigmate pendant des années dans ses relations avec les banques, les investisseurs mais aussi ses clients et fournisseurs. Aux États-Unis, l’échec est fréquemment la preuve que l’entrepreneur a eu le courage de créer. C’est une différence de civilisation autant que de droit.

Les défis pour les 250 prochaines années

Malgré ces forces, le tableau n’est entièrement rose. La polarisation politique est à son plus haut niveau depuis la guerre de Sécession. Les inégalités de revenus atteignent des sommets historiques, alimentées en partie par le même système qui a produit les géants technologiques. La dette fédérale dépasse 35.000 milliards de dollars, une trajectoire que les marchés tolèrent pour l’heure en vertu du statut de valeur refuge du dollar, mais qui ne pourra être éludée indéfiniment. La montée en puissance de la Chine, les tensions sur les semi-conducteurs, les tentatives de de-dollarisation dans les pays du Sud global, sont autant de signaux qui interpellent. A cela s’ajoute une perte de confiance historique de la part des partenaires des Etats-Unis sur la scène internationale. Le choc provoqué par l’administration Trump dans la conduite de la politique économique, avec la multiplication des barrières douanières et l’instabilité des partenariats commerciaux, ainsi que sur le plan géopolitique à travers les tensions avec les alliés et les revirements de doctrine, entame cette capacité singulière des États-Unis à attirer les capitaux et les talents. Or, c’est précisément cette attractivité qui permet à la première économie mondiale de financer durablement ses déficits en absorbant une partie de l’excédent d’épargne et de production du reste du monde.

La réponse américaine à ces défis sera, comme elle l’a toujours été, pragmatique. Les États-Unis ont la remarquable capacité de se réinventer : après le choc pétrolier de 1973, après la stagflation des années 70, après la crise dot-com de 2001, après 2008. L’Inflation Reduction Act de 2022, programme massif de réindustrialisation verte, en est la dernière illustration. Comme chaque fois, le pays a répondu à une menace structurelle par de l’investissement massif plutôt que par du protectionnisme défensif. Ce réflexe reste l’un de ses atouts les plus durables.

Conclusion : le modèle, malgré tout

En 250 ans, les États-Unis ont produit plus d’innovation technologique, plus de création de valeur actionnariale, plus de mobilité économique que toute autre nation dans l’histoire humaine. Pas parce qu’ils y étaient prédestinés, mais parce qu’ils ont assemblé, pièce par pièce, un écosystème cohérent : liberté d’entreprendre, profondeur des marchés de capitaux pour investir massivement, attractivité des talents, culture de l’échec rédempteur, dans lequel chaque pilier soutient les autres.

Pour un investisseur, ce modèle reste le cadre de référence. La surperformance américaine sur les marchés financiers, le S&P 500 a délivré un rendement annualisé d’environ 10% sur cinquante ans, dividendes réinvestis, n’est pas une anomalie statistique. C’est la prime que l’investisseur attribue à la cohérence d’un système.

Happy Birthday, USA !

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