Le premier semestre n’aura pas ménagé les nerfs : choc géopolitique au Moyen-Orient, aller-retour spectaculaire du pétrole, correction hivernale des valeurs technologiques suivie d’un rebond tout aussi saisissant, emmené par l’intelligence artificielle et — déjà — les semi-conducteurs. Puis vient l’été, avec son tempo particulier : volumes en retrait, carnets d’ordres clairsemés, liquidité capricieuse, et ce paradoxe bien connu des salles de marché selon lequel c’est souvent lorsqu’il ne se passe « rien » que les mouvements sont les plus vifs. Nos équipes restent donc, comme chaque année, pleinement mobilisées durant la période estivale.
Pour l’investisseur, toutefois, la saison offre surtout une ressource devenue rare : du temps. Du temps pour relire ses thèses d’investissement à froid, éprouver ses convictions loin du bruit des écrans et, quelques heures durant, préférer la profondeur d’un bon livre à celle — toute relative en août — des carnets d’ordres.
Nous en sommes convaincus : la connaissance se capitalise comme le reste, lentement, régulièrement, avec un effet cumulatif que l’on sous-estime toujours à court terme. Charlie Munger aimait rappeler qu’il n’avait jamais rencontré d’esprit avisé qui ne lise pas constamment. Voici donc, en guise de contribution à vos bagages, sept lectures à la croisée de la finance, de l’économie, de la géopolitique et de la philosophie — sept manières d’exercer le regard que nous portons sur les marchés, à la rentrée comme le reste de l’année.
« La Guerre des semi-conducteurs » — Chris Miller
Notre coup de cœur, et sans doute l’ouvrage le plus utile pour relire le semestre écoulé. Au terme de six mois où les puces ont, une fois encore, dicté la hiérarchie des indices — des records de la technologie américaine à l’envolée des places asiatiques portées par une poignée de champions du secteur —, l’historien de l’économie Chris Miller offre la profondeur de champ qui manque aux commentaires de séance. Il y retrace comment une industrie née dans les laboratoires californiens des années 1950 est devenue la ressource la plus stratégique de la planète — devant le pétrole.
Concentration extrême de la fabrication des puces les plus avancées à Taïwan, quasi-monopole du néerlandais ASML sur la lithographie de pointe, contrôles américains à l’exportation, plans industriels massifs des deux côtés de l’Atlantique : Miller démontre que la puissance, au XXIᵉ siècle, se mesure en nanomètres. Sacré livre économique de l’année 2022 par le Financial Times, l’ouvrage éclaire aussi bien les cycles d’investissement colossaux qui structurent aujourd’hui la cote que les vulnérabilités de chaînes de valeur qu’aucun modèle de valorisation ne capture tout à fait. La technologie est devenue un objet de politique étrangère ; ce livre explique pourquoi — et ce qu’un portefeuille doit en retenir. Il explique également les conséquences des grands plans d’investissement décidés par nos politiques depuis les années 1950, et leurs conséquences, succès ou échecs, dans les différentes zones de notre globe.
« The World for Sale » — Javier Blas et Jack Farchy
Deux journalistes de Bloomberg lèvent le voile sur l’univers opaque du négoce international de matières premières : ces maisons discrètes qui financent des États, arbitrent les embargos et pèsent, loin des projecteurs, sur la sécurité énergétique et alimentaire mondiale. Une enquête menée comme un roman, d’autant plus actuelle qu’entre sanctions, primes de risque géopolitiques et re-fragmentation des flux commerciaux, ces intermédiaires ont retrouvé un rôle de tout premier plan. À lire, de préférence, avant de consulter à nouveau une courbe de brut.
« The Price of Time » — Edward Chancellor
Une histoire du taux d’intérêt, de la Mésopotamie aux banques centrales contemporaines, doublée d’une thèse dérangeante : l’argent trop longtemps gratuit fausse l’allocation du capital, gonfle le prix des actifs et fragilise le système. Après une décennie de taux nuls, puis la brutale réapparition du « prix du temps », cette mise en perspective historique est un antidote salutaire aux raisonnements de cycle court. Recommandé à quiconque s’intéresse à l’obligataire — c’est-à-dire, en réalité, à tout investisseur.
« La Route de la servitude » — Friedrich Hayek
Retour au classique, publié en 1944 et jamais démodé. L’économiste austro-britannique, prix Nobel 1974, y démontre comment la planification centralisée, fût-elle animée des meilleures intentions, érode par degrés les libertés individuelles qu’elle prétendait servir. À l’heure où la politique industrielle fait son grand retour des deux côtés de l’Atlantique — subventions massives, contrôles à l’exportation, préférences nationales —, cette mise en garde contre l’hubris du planificateur retrouve une actualité piquante, et offre un contrepoint stimulant à l’ouvrage de Chris Miller. On peut ne pas suivre Hayek jusqu’au terme de sa démonstration ; on ne saurait faire l’économie de s’y confronter.
« Principles for Dealing with the Changing World Order » — Ray Dalio
Le fondateur de Bridgewater ausculte cinq siècles de cycles longs : montée et déclin des grandes puissances, des monnaies de réserve et des ordres monétaires. On peut discuter une méthode parfois la méthode partisane du mécanisme ; la grille de lecture — dette, création monétaire, tensions internes, rivalités externes — résonne en revanche singulièrement avec l’époque actuelle, et nourrit utilement toute réflexion d’allocation stratégique.
« Système 1 / Système 2 » — Daniel Kahneman
Le classique du psychologue et prix Nobel d’économie, disparu en 2024, demeure la meilleure cartographie de nos biais : excès de confiance, aversion aux pertes, biais de confirmation, illusion rétrospective. Parce que le premier risque d’un portefeuille reste souvent son détenteur, cette lecture vaut bien des stress tests. Elle rappelle qu’à long terme, la discipline fait davantage la performance que le génie.
« Pensées distinguées » — Julia de Funès
Le pas de côté de cette sélection — et sa parution la plus récente, sortie ce printemps. Sous la forme d’une correspondance philosophique, la philosophe française déroule, lettre après lettre, ces distinctions conceptuelles que le prêt-à-penser a effacées : la nuance n’est pas la modération, expliquer n’est pas excuser. Un exercice « d’hygiène » intellectuelle réjouissant, à une époque où l’émotion tient trop souvent lieu d’argument — sur les marchés financiers comme ailleurs. Car bien investir commence par bien nommer : distinguer le prix de la valeur, la volatilité du risque, le signal du bruit. Nul doute que l’auteure nous pardonnera d’annexer ainsi sa méthode.
Pensées distinguées
Aux lecteurs les plus voraces, nous signalons encore « Material World » d’Ed Conway — six matériaux qui font tenir le monde moderne, du sable au lithium, complément naturel de l’ouvrage de Chris Miller — et « Lords of Finance » de Liaquat Ahamed, prix Pulitzer consacré aux banquiers centraux de l’entre-deux-guerres, dont les dilemmes n’ont rien perdu de leur actualité. Plusieurs de ces titres existent en traduction française ; les autres se lisent dans un anglais parfaitement accessible.

