or noir, jours sombres…

Or noir, jours sombresโ€ฆ

Le 28 fรฉvrier 2026, les ร‰tats-Unis et Israรซl lanรงaient l’opรฉration ยซ Epic Fury ยป contre l’Iran, dรฉclenchant la fermeture quasi totale du dรฉtroit d’Ormuz, artรจre par laquelle transite chaque jour un cinquiรจme de l’approvisionnement pรฉtrolier mondial (soit 20 millions de barils). En l’espace de trois semaines, le Brent a bondi de 71 $ ร  plus de 126 $ le baril, les bourses mondiales ont vacillรฉ et l’Agence internationale de l’รฉnergie (AIE) a qualifiรฉ la situation de ยซ plus grande menace pour la sรฉcuritรฉ รฉnergรฉtique mondiale de l’histoire ยป. Pour comprendre la magnitude de ce sรฉisme, il faut le placer dans la perspective des grandes crises pรฉtroliรจres qui, depuis un demi-siรจcle, rythment les soubresauts de l’รฉconomie mondiale.

1973 : le choc fondateur

Tout commence en octobre 1973, lorsque les pays arabes de l’OPEP dรฉcrรจtent un embargo contre les nations soutenant Israรซl durant la guerre du Kippour. Le prix du baril passe de 3 $ ร  prรจs de 12 $ en quelques mois, une hausse sans prรฉcรฉdent. L’onde de choc est dรฉvastatrice : le PIB amรฉricain recule de 4,7 % et l’Europe perd 2,5 % de croissance. Le monde occidental dรฉcouvre sa vulnรฉrabilitรฉ face ร  l’or noir. L’inflation s’emballe, le chรดmage explose, et une รจre de ยซ stagflation ยป s’installe pour la dรฉcennie. Le S&P500 dรฉgringole de 17 % en moins de deux mois, pour finir par perdre environ 44 % sur onze mois et demi.

1979 : la rรฉvolution iranienne remet le feu aux poudres

Six ans plus tard, la chute du Shah d’Iran et l’avรจnement de la Rรฉpublique islamique privent le marchรฉ de 3 ร  4 millions de barils quotidiens. Puis la guerre Iran-Irak, dรฉclenchรฉe en 1980, retire autant de barils supplรฉmentaires. Le brut passe de 16 $ ร  plus de 39 $ le baril. Les banques centrales, dรฉjร  รฉprouvรฉes par le premier choc, rรฉagissent par des hausses de taux brutales. La Fed, pousse les taux directeurs au-delร  de 20 %. Le PIB mondial recule d’environ 3 % par rapport ร  sa tendance. Les bourses amรฉricaines et europรฉennes plongent ร  nouveau dans un cycle baissier prolongรฉ.

1990, 2008, 2022 : des rรฉpliques de moindre ampleur

L’invasion du Koweรฏt par l’Irak en aoรปt 1990 provoque un doublement temporaire des cours, de 17 $ ร  33 $ le baril. Le S&P 500 perd 13 % en trois semaines. Mais la crise reste brรจve : la libรฉration rapide du Koweรฏt ramรจne les prix ร  la normale en quelques mois. En 2008, la flambรฉe du brut au-delร  de 147 $, poussรฉe par une conjoncture prospรจre des annรฉes prรฉcรฉdentes, est d’abord spรฉculative avant de s’effondrer avec la crise des subprimes. Quant ร  l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, elle propulse briรจvement le Brent au-dessus de 120 $. Cependant, les rรฉserves stratรฉgiques et la diversification des approvisionnements amortissent le choc, les prix revenant relativement rapidement ร  leurs niveaux dโ€™avant-guerre.

ร€ chaque crise, le monde semble mieux armรฉ pour affronter ces crises.

Entre-temps, les USA sont devenus le 1er producteur mondial dโ€™or noir avec 13 ร  14 millions de baril par jour grรขce au pรฉtrole de schiste et la mรฉthode du fracking. La Chine, quant ร  elle, gรฉnรจre environ 500 TWh dโ€™รฉlectricitรฉ grรขce ร  ses 60 centrales nuclรฉaires alors que 30 nouvelles sont en construction et une dizaine de projets sont bien avancรฉs.   

Dans le mรชme temps, la production dโ€™รฉnergie verte provenant du photovoltaรฏque, lโ€™รฉolien et lโ€™hydraulique poursuit sa tendance haussiรจre, rendant ainsi notre consommation moins dรฉpendante au pรฉtrole, mais pas pour autant indรฉpendante.

Mars 2026 : une disruption historique

La crise actuelle diffรจre des prรฉcรฉdentes par sa brutalitรฉ et son ampleur. Dรจs les premiers jours de l’opรฉration amรฉricano-israรฉlienne, l’Iran ferme le dรฉtroit d’Ormuz aux navires occidentaux ; ce quโ€™elle avait annoncรฉ depuis des annรฉes en cas dโ€™agression. Dans le mรชme temps, lโ€™Iran lance des frappes de reprรฉsailles contre les infrastructures รฉnergรฉtiques du Golfe : raffineries au Koweรฏt, installations gaziรจres au Qatar, terminaux aux ร‰mirats arabes unis. Le trafic de tankers chute de 70 %, puis quasiment ร  zรฉro. En trois semaines, le Brent passe de 71 $ ร  126 $ au pic, avant de se stabiliser autour de 110 $.

Sur les marchรฉs financiers, la rรฉaction a d’abord รฉtรฉ รฉtonnamment mesurรฉe. Le S&P 500 repasse sous sa moyenne mobile ร  200 jours pour la premiรจre fois depuis mai 2025. Les marchรฉs europรฉens et asiatiques reculent รฉgalement pour passer en territoire nรฉgatif depuis le dรฉbut de lโ€™annรฉe. Les analystes abandonnent quasi intรฉgralement leurs anticipations de baisses de taux de la Fed en 2026, certains envisagent mรชme des hausses, un scรฉnario impensable quelques semaines plus tรดt.

Un monde plus rรฉsilientโ€ฆ mais pas invulnรฉrable

Si l’on compare les crises, un paradoxe apparaรฎt. Le monde de 2026 est, sur le papier, mieux prรฉparรฉ que celui de 1973. Les รฉconomies avancรฉes ont diversifiรฉ leurs sources d’รฉnergie, dรฉveloppรฉ les renouvelables, constituรฉ des rรฉserves stratรฉgiques et rรฉduit l’intensitรฉ pรฉtroliรจre de leur PIB. Les ร‰tats-Unis, redevenus premier producteur mondial, sont bien moins dรฉpendants des importations moyen-orientales qu’il y a cinquante ans.

Pourtant, la disruption de 2026 expose des fragilitรฉs inรฉdites. D’abord, l’ampleur physique du blocage dรฉpasse tout prรฉcรฉdent : jamais le dรฉtroit d’Ormuz n’avait รฉtรฉ fermรฉ. Ensuite, les frappes iraniennes contre les infrastructures des ร‰tats du Golfe menacent non seulement le flux de brut mais aussi celui de GNL, d’engrais, de soufre et d’hรฉlium. Enfin, la dimension alimentaire est nouvelle : prรจs de 50 % des exportations mondiales d’urรฉe et de soufre transitent par le dรฉtroit, menaรงant la production d’engrais azotรฉs et, par ricochet, la sรฉcuritรฉ alimentaire mondiale.

De 1973 ร  2026, une constante demeure : l’instabilitรฉ du Moyen-Orient reste le talon d’Achille de l’รฉconomie mondiale. Chaque crise a accรฉlรฉrรฉ des transitions : le nuclรฉaire aprรจs 1973, les รฉconomies d’รฉnergie aprรจs 1979, le pรฉtrole de schiste amรฉricain aprรจs 2008. La question est dรฉsormais de savoir si le choc de 2026 sera le catalyseur dรฉfinitif d’une accรฉlรฉration vers les รฉnergies dรฉcarbonรฉes, ou si, comme par le passรฉ, les leรงons seront oubliรฉes dรจs que les prix retomberont.