Le grand repli : Comment Washington, Bruxelles et Pékin redessinent les règles du libre échange
Pendant trois quarts de siècle, le commerce mondial a vécu sous une douce illusion : celle d’un libre-échange irréversible, ponctué de cycles de Doha et de poignées de main à Davos. L’OMC veillait, les taxes douanières reculaient, et les manuels d’économie célébraient leur victoire posthume sur Ricardo.
Cette époque est révolue. Depuis 2025, le protectionnisme n’est plus une rhétorique de campagne : c’est devenu une politique d’État, déployée simultanément, et avec une rare créativité, par Washington, Bruxelles et Pékin. Trois capitales, trois doctrines, un même réflexe : refermer les frontières.
Le 1er janvier 2025, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) entre en application en Europe. Le 20 février, la Cour suprême américaine invalide le socle juridique des barrières douanières « réciproques » du Liberation Day. L’administration Trump rebascule aussitôt sur les Sections 232 et 301, fidèle au principe selon lequel un protectionniste ne renonce jamais : il change la loi. Le 27 avril, Pékin ordonne le démantèlement de l’acquisition de Manus par Meta : désormais, aucune startup chinoise ne franchira le détroit technologique sans l’aval du Parti.
Washington : le tarif comme fait politique
Le 2 avril 2025, le décret « Liberation Day » impose 10% de droits de douane minimaux sur la quasi-totalité des importations américaines, et jusqu’à 50% pour 57 partenaires. La Chine, cible désignée, voit ses droits grimper à 54% contre 2% en moyenne en 2024. Selon la Banque de France, le taux moyen américain a bondi de +14 points entre janvier et septembre 2025, un niveau de protectionnisme inédit depuis les années 1930. Mais l’Histoire ne se répète pas : elle bégaie. Un an plus tard, le bilan est embarrassant. L’emploi manufacturier a reculé de 89 000 postes. Les 195 milliards de dollars de recettes douanières couvrent à peine 7,3% de l’impôt sur le revenu, bien loin de financer les baisses fiscales promises. Et le déficit fédéral 2025 atteint désormais $ 1800 milliards. Le ménage américain moyen s’acquittera d’environ 1230 dollars de charge supplémentaire en 2026.
Bruxelles : le protectionnisme en costume technocratique
Le 7 octobre 2025, la Commission durcit ses règles sur l’acier à l’unanimité des États membres. Quotas réduits de près de 45%, droits hors-quota relevés de 25% à 50%. Le contexte explique tout : la sidérurgie européenne tourne à 70% de ses capacités, plusieurs hauts-fourneaux menacent de s’éteindre, tandis que la Chine a produit à elle seule plus de 1000 millions de tonnes en 2024, près de la moitié de la production mondiale, contre 130 millions pour l’Union européenne tout entière.
L’opération reçoit le qualificatif d’acte de souveraineté industrielle. La nuance sémantique est typiquement européenne : Washington brandit le tarif, Bruxelles publie un règlement assorti d’un fonds de transition verte de 4 milliards d’euros. Le résultat est identique, le vocabulaire plus présentable. Notons que le dispositif exclut les États-Unis, délicate attention diplomatique en pleine tension transatlantique, et tente de colmater les contournements bien rodés via la Turquie, l’Indonésie ou le Vietnam, où l’acier chinois change de passeport plus vite qu’un voyageur d’affaires.
Pékin : le protectionnisme à rebours
L’affaire Manus inaugure un genre nouveau. En décembre 2025, Meta annonce l’acquisition de la startup IA chinoise pour environ 2 milliards de dollars. Manus, célèbre pour son agent généraliste opérant en autonomie sur Ubuntu, avait pris la précaution de redomicilier sa société mère (Butterfly Effect) à Singapour, manœuvre devenue classique pour accéder aux capitaux occidentaux. En janvier 2026, Pékin ouvre une enquête sur la conformité de l’opération aux règles d’exportation, de propriété intellectuelle et d’investissement à l’étranger. Le 27 avril, la NDRC tranche en deux paragraphes : transaction interdite, à dénouer !
L’innovation conceptuelle est notable : il ne s’agit plus de protéger un marché domestique, mais d’empêcher la fuite d’actifs stratégiques : talents, algorithmes, propriété intellectuelle. Le miroir parfait des restrictions américaines sur l’accès aux semi-conducteurs. Le découplage est désormais réciproque, et les écosystèmes IA des deux puissances divergent à grande vitesse. Reste une question pratique délicieusement insoluble : comment dénoue-t-on une acquisition dont les ingénieurs sont déjà chez Meta et les fondateurs déjà payés ? Le précédent juridique est inédit, et il introduit une nouvelle prime de risque dans toute exposition technologique sino-américaine : le risque de confiscation réglementaire a posteriori, autrement dit, la possibilité qu’un État défasse rétroactivement ce qu’un avocat avait déjà clôturé.
Quel impact pour les investisseurs ?
Le protectionnisme actuel n’est pas cyclique : il est structurel. L’hypermondialisation des années 1990-2018 appartient au passé. Le FMI parle désormais de mondialisation fragmentée : des flux toujours substantiels, mais organisés en blocs de confiance géopolitique, avec des règles renforcées et un retour en force du critère de souveraineté.
Aux ratios traditionnels de crédit et de valorisation viennent désormais s’ajouter :
- Une cartographie des expositions géopolitiques des émetteurs (chiffre d’affaires par juridiction, dépendance aux intrants critiques) ;
- Une analyse des chaînes d’approvisionnement ;
- Une vigilance réglementaire renforcée sur les actifs exposés au découplage sino-américain, où le risque d’expropriation déguisée n’est plus théorique.
En conclusion, les trois doctrines sont des variantes d’un même mouvement de fond. Le retour du protectionnisme n’est pas un accident de l’Histoire, c’est le résultat mécanique de tensions inéluctables entre globalisation économique et impératifs politiques de souveraineté. Les manuels qui célébraient la fin de ces tensions méritent une seconde édition. Les portefeuilles, eux, méritent surtout un ajustement.

