Nous vivons une période objectivement instable sur le plan géopolitique. Guerre en Ukraine, tensions persistantes à Taïwan, conflit au Moyen-Orient, attaques conjointes des USA et d’Israël sur l’Iran, rivalité stratégique entre Chine et États-Unis, fragmentation commerciale, montée des populismes… les indicateurs géopolitiques sont préoccupants. Pourtant, les économies occidentales évitent les récessions et les marchés d’actions évoluent autour de leurs plus hauts niveaux historiques. Ce paradoxe n’est pas un hasard, il tient en plusieurs mécanismes structurels.
Les cours reflètent les flux attendus plus que des émotions collectives
Les marchés financiers ne réagissent pas à la gravité politique en soi mais sont principalement influencés par :
- la croissance bénéficiaire des entreprises
- les taux d’intérêt réels
- la liquidité disponible
- la visibilité réglementaire
Tant qu’un conflit reste régional et n’affecte pas directement les chaînes de valeur majeures ou l’énergie mondiale, son impact sur les profits des grandes entreprises reste limité.
La guerre en Ukraine, par exemple, a entrainé un choc énergétique temporaire en Europe, mais n’a pas détruit la capacité bénéficiaire des grandes multinationales américaines. Les attaques sur l’Iran vont certainement créer de la volatilité sur les marchés financiers. Mais si en représailles, l’Iran ne parvient pas à générer un choc sur l’offre de pétrole, il reste fort à parier que cette volatilité ne constituera qu’un événement ponctuel.
En réalité, les économies occidentales sont devenues moins dépendantes du commerce mondial que dans les années 2000-2020. La mondialisation a ralenti et dans certains cas, nous observons qu’une fragmentation géopolitique ne se traduit pas par un effondrement économique, mais plutôt par une réorganisation. Et cette dernière peut générer de l’investissement (défense, énergie, semi-conducteurs, relocalisation industrielle, transport…) et donc soutenir l’économie.
Les déficits publics amortissent les chocs
Les États occidentaux ont massivement soutenu leurs économies depuis 2020. Processus déjà largement utilisé lors de la crise des Subprimes en 2008, mais qui s’est accéléré depuis le Covid. Une très grande partie de la croissance s’est bâtie sur le dos d’un endettement spectaculaire des États et des bilans des banques centrales. Cela a soutenu la demande des consommateurs, l’emploi et la croissance nominale. Revers de la médaille, une augmentation de l’endettement, de la charge de la dette et une hausse de l’inflation.
Ce soutien budgétaire agit comme un coussin face aux tensions extérieures. Il reporte cependant le problème sur la soutenabilité de la dette.
Les indices boursiers ne représentent pas l’économie moyenne
Les grands indices occidentaux sont actuellement dominés par quelques géants technologiques. Leur rentabilité dépend davantage des investissements dans l’IA et dans le Cloud, du fonctionnement des plateformes numériques et de la collecte des données.
Même si le climat international se détériore, les marchés financiers peuvent donc progresser, avec des pics de volatilité, parce que la capitalisation est concentrée sur des entreprises globales à marges élevées et peu intensives en capital physique.
La finance vit dans l’anticipation, la géopolitique dans l’émotion
Les crises géopolitiques sont spectaculaires et médiatisées. Les marchés, eux, arbitrent froidement la probabilité d’un scénario extrême. Tant que le système financier reste stable, que les banques centrales sont crédibles, que le commerce mondial ne s’effondre pas, que les investisseurs de long terme considèrent les tensions comme du bruit, les indices continuent leur lente progression.
Le paradoxe tient surtout à ceci : les marchés reflètent la continuité, alors que la géopolitique se concentre sur la possible rupture du système.
Les points de fragilité sont clairs : Incident militaire (autour de Taiwan par exemple), choc énergétique durable, crise de la dette souveraine d’un pays occidental ou encore perte de crédibilité monétaire aux États-Unis. Tant que la probabilité d’occurrence de ces risques reste faible, les actifs montent. Mais si l’un d’eux se matérialise, l’ajustement devient brutal. Il n’y a pas de contradiction totale, il y a un décalage temporel.
Quand la géopolitique se détériore lentement et structurellement, les marchés réagissent uniquement aux impacts mesurables à court et moyen terme sur les flux de trésorerie. Pour l’instant, l’économie réelle occidentale résiste grâce à la demande intérieure, aux déficits publics, à la concentration sectorielle et à l’innovation technologique. Mais ce régime repose sur l’hypothèse implicite que les tensions resteront contenues. L’histoire a montré que cette hypothèse pouvait parfois être fausse : nous évoluons bien dans un monde complexe dont les répercussions demeurent difficiles à anticiper.
Quid de la situation en Iran ?
D’un point de vue économique, la question d’un conflit en Iran se résume en son impact sur les cours du pétrole, qui, à l’heure de l’écriture de cet article, demeurent autour USD 72 pour le WTI soit une hausse de près de 25% depuis début 2026. Une envolée des prix de l’énergie et un retour de l’inflation pourrait impacter durablement le pouvoir d’achat des consommateurs ainsi que les marges des sociétés et donc des indices boursiers. Néanmoins, les États-Unis sont largement autosuffisants énergétiquement et leur approvisionnement ne passe plus par le détroit d’Ormuz. L’Europe a également diversifié ses sources d’approvisionnement. De plus, la demande intérieure américaine reste robuste. Le citoyen américain ne changera pas ses habitudes de consommation parce que des bombes tombent sur Téhéran.
La question reste alors politique : quelle est la stratégie des États-Unis. Ces attaques permettent à l’administration Trump de conforter son allié régional du point de vue de la sécurité en brandissant la volonté de stopper cette autocratie qui souhaite accéder à l’arme atomique. Mais surtout, d’un point de vue stratégique, après le Venezuela, les États-Unis affaiblissent considérablement un autre fournisseur d’énergie à bas prix de la Chine. Et si tout ceci n’était finalement qu’une opportunité pour ouvrir un autre chapitre du bras de fer commercial sino-américain ?

